Pour retrouver Magalie, à laquelle il pense souvent, et avec une inextinguible émotion, Harold doit remonter une
vingtaine d’années en arrière, à la fin des années quatre vingt.
Il ignorait à l’époque presque tout de sa future et lente descente vers la médiocrité. Étudiant à peine majeur et presque brillant, il commençait à découvrir des horizons nouveaux. Loin de
l’athéisme bon chic bon genre de sa famille, il prenait conscience par ses lectures et presque avec émerveillement d’un domaine qui lui était jusqu’alors totalement inconnu, la spiritualité. Il
se rendait compte que la vie après la mort et la réincarnation n’étaient peut être pas que des lubies, que l’amour gouvernait peut être le monde.
Mais, du haut de son idéalisme simplet, que connaissait-il donc à cette époque de l’amour ? Pas grand chose, même si, bien tardivement par rapport à l’adolescent lambda, il commençait à
s’intéresser de près à la gente féminine.
Un intérêt bien tardif, donc, et bien maladroit, aussi. Car cette époque, bien que dans l’ensemble agréable, était quand même loin d’être le stupide et idéaliste bon vieux temps que
certains ressassent dans leurs vieux jours en attendant qu’Alzheimer les rattrape. Dès cette époque, son intérêt pour les filles était en effet déjà bien plombé par un certain manque de
générosité de Mère Nature à son égard : étaient déjà là le physique limite ingrat, la timidité et la difficulté à aller vers les autres, sans oublier un autre bagage encombrant mais heureusement
largué depuis, un phimosis, autrement dit une bite non décalottable, qui lui faisait appréhender, et peut être inconsciemment soigneusement éviter, toute expérience sexuelle.
En cette année qui suivait l‘obtention de son baccalauréat, son CV de dragueur tout comme son CV de looser étaient donc encore presque vierges. L’année précédente avait été celle du
premier acte amoureux sérieux d‘Harold. Il avait tenté par courrier de rattraper une ex copine de lycée, partie faire des études dans une autre ville que lui, et il lui avait déclaré sa flamme.
Évidemment, l’idée ne lui avait pas suffisamment chatouillé l’esprit six mois plus tôt, quand il l’avait en face de lui tous les jours… Il en fût quitte, par courrier là encore, pour se faire
gentiment éconduire. Bien sûr, mon grand, qu’elle existe, ta perle rare, mais c’est pas moi, sorry…
Au deuxième trimestre de cette année scolaire, Harold s’est progressivement rapproché d’une nana de sa classe, Amandine, petite presque boulotte aux longs cheveux noirs et bouclés, dotée d’une
signature olfactive agréable et très particulière. Bien qu’elle lui plaise, il n’arrivait pas à trouver l’impulsion décisive qui lui aurait peut être permis d’effectuer avec elle un rapprochement
significatif, et pourquoi pas sexuel. Avait-il peur de se faire coiffer sur le fil par un autre élève, qui était lui aussi assez proche d’elle ? Mystère, toujours est-il qu’en ce début juin, le
couple que plusieurs dans la classe considéraient comme en formation imminente n’existait toujours et absolument pas.
Entre DM de maths et DM de physique, ce premier dimanche de juin semblait vouloir se présenter pour l’élève de classe préparatoire scientifique qu’Harold était alors comme une bien morose
journée. Ce début d’été n’avait rien d’estival, au programme de monsieur météo de la fraîcheur, doublée d’un plafond nuageux bas et gris. Un monsieur météo en retard d’ailleurs, sur les ondes
comme sur les écrans, malmené ce jour là tout comme les évènements sportifs par une actualité sinistre et bien fournie : chars d’assaut et flaques de sang sur la place Tian‘Anmen, foules
iraniennes endeuillées et hystériques.
Mais la folie du monde n’était pas le principal souci d’Harold en ce dimanche matin. Non, ce qui pour l’essentiel le chamaillait, c’est qu’il allait devoir ce jour là se farcir un méga repas de
famille comme il les déteste. Vous savez, car vous connaissez peut être, c’est ce genre de repas ou l’on revoit pour la première fois depuis cinq ou dix ans tel oncle ou tel cousin que l’on
déteste avec une discrétion cordiale. Pour Harold, le pire allait à son avis être ses cousins. Certains allaient en effet débarquer auréolés d‘une sérieuse réputation de merdeux. D‘autres étaient
encore très jeunes, d’où la perspective peu engageante de devoir se taper de longues heures durant toute une bande de moutards, une espèce bruyante et envahissante qui avait l’art d’exaspérer le
jeune homme discret qu’il était alors. Il avait d’ailleurs bien du mal à comprendre pourquoi en ce monde bizarre autant de gens faisaient le choix certainement masochiste d’élever des gosses
pendant de longues et épuisantes années, alors même que la contraception était devenue accessible à tous.
La grand messe, qui se déroule dans un restaurant d’un standing moyen, commence peu après midi. Apéro, ballet de courbettes et discussions courtoises font comme il se doit office
d‘entrée en matière. Puis vient l’heure fatidique du pic d’adrénaline de ces journées sans saveur, la découverte du plan de table. Harold va-t-il avoir la chance de tomber sur des gens
supportables, ou va-t-il falloir qu’il se tape une bande d’abrutis pendant tout un joyeux après midi les pieds sous la table ?
Le plan de table s’avère en fin de compte mi figue mi raisin. Harold se retrouve avec ses sœurs (supportables et pas dépaysantes), avec ses cousins germains (difficilement supportables, surtout
le plus vieux, et pas très dépaysants non plus) et sa marraine, la petite quarantaine à l’époque, très dépaysante compte tenu de l’amnésie qui semble la frapper depuis plusieurs années déjà à
propos de ce rôle privilégié qu’elle est censée tenir pour lui. La supporter n’allait a priori pas lui poser de difficultés, en dépit, ou peut être grâce à la rareté de leurs rencontres.
Il est vrai qu‘elle ne lui manquait pas plus que ça, peut être parce qu’il compensait son absence auprès de son homologue masculin, sorte d’ovni familial avec sa voiture de sport pour
prolo vrombissante de hard rock, un de ses oncles avec lequel ladite marraine avait d’ailleurs eu vingt ans plus tôt une aventure, au grand dam de toute la sainte famille.
Rentrée depuis bien longtemps dans le rang, elle présentait ce jour là parfaitement bien avec son mari et ses trois enfants. Trois enfants, ah… Va falloir qu’Harold mette son disque dur à jour,
car s’il se rappelait qu’il allait ce jour là croiser d’elle deux fils bientôt adolescents, il ignorait totalement qu’elle avait une fille de deux ans et demi.
Comme souvent en ce genre de réjouissances, les plus jeunes enfants étaient pour la sérénité du plus grand nombre parqués dans un coin, à ce qu’il convient en ces lieux d’appeler la table des
enfants. Mais, comme presque toujours, ces charmantes têtes blondes se sont rapidement dispersées, untel dans le jardin, unetelle dans les jupes de sa mère.
C’est ainsi que Magalie, dernière née surprise des cousines d’Harold, se retrouva assez longuement à sa table ce jour là. Là, il est assez difficile pour ce dernier de retracer le cours exact des
évènements, tant leur issue l’a pris au dépourvu. Ce qui est sur, c’est qu’il lui est totalement impossible même vingt ans après d’oublier cette gamine un peu potelée, vêtue d’une robe à fleurs
bleues, aux cheveux châtain clair un peu désordonnés. Il lui est encore plus impossible d’oublier ses grands yeux noirs, ce regard insistant qu’elle venait régulièrement poser sur lui. Harold a
vite senti qu’il se passait quelque chose d‘étrange, qu’une imprévue, soudaine et magnétique affection pour cette enfant était en train de chasser l’ennui qui jusque là
l’animait.
Le repas commençant à tirer à sa fin, son rapprochement avec Magalie a pu se poursuivre. Elle et Harold allèrent se promener longuement dans le jardin sur lequel le restaurant s‘ouvrait. Main
dans la main, ils observèrent les passereaux qui s’ébattaient dans une petite volière, puis ils déambulèrent parmi les fleurs et les arbustes. Ils parlaient peu, il faut dire que Magalie, compte
tenu de son très jeune âge, avait encore un vocabulaire intelligible assez limité. Mais de mots ils n’avaient de toute façon point besoin. Harold et Magalie étaient sur un nuage, paisiblement
indifférents à l’agitation de leurs plus ou moins insupportables cousins qui couraient et se chamaillaient autour d‘eux. Harold était définitivement terrassé par un authentique coup de foudre, il
débordait d’une incompréhensible affection pour cette enfant que quelques heures plus tôt il ne connaissait même pas. En dépit d’un ciel toujours plombé, le petit jardin en bordure des vignes qui
abritait leur bonheur avait bel et bien pris des allures de paradis.
Mais, depuis les portes entre ouvertes de la salle de restaurant, un appel a quand même fini par troubler leur quiétude : « Magalie, viens ici ! On s’en va ! »
Ce fut donc pour Harold l’heure de lui faire ses adieux. Malgré un pincement au cœur naissant, ceux-ci n’eurent rien de déchirant, mais ils furent emprunts d’une marque affective qui ne passa pas
inaperçue, d’autant qu’elle ne cadrait pas du tout avec le CV d’allergique aux enfants qui faisait la réputation d‘Harold. Magalie fut embarquée dans la voiture familiale, qui s’éloigna avec le
visage d’une gamine collée contre la vitre arrière. A l’époque, dans les voitures, les enfants n’étaient pas encore vissés sur des sièges auto, et les ceintures à l’arrière ne servaient qu’à la
déco. Une cousine, âgée d’une vingtaine d’années, blonde, conne, voire un peu pétasse, lança pour plaisanter : « Alors, Harold, t’as trouvé ta princesse ? ».
Mais toute cette histoire était-elle vraiment une plaisanterie ? Pour Harold, sûrement pas. C’était plutôt un cadeau du Ciel, mais un cadeau bien encombrant. C’était chouette, il revenait la tête
pleine de beaux souvenirs d’une escapade de quelques heures au paradis, mais maintenant, qu’allait-il faire de ça, comment allait-il faire pour vivre avec ça ?
Ce soir là, sonné, il ne pensait encore pas trop à l’avenir. Avec quelques réactualisations, le journal télévisé lui servit les mêmes images que le matin, celles d’une humanité folle et ivre de
violence. Si pour lui tout avait changé, le reste du monde, pour sa part, restait manifestement toujours le même. Bien loin des raisonnements mathématiques dont la tête bien fournie d’Harold
était à l’époque familière, le fait que des évènements aussi antagonistes puissent co-exister dans le même monde lui posa ce soir la un dilemme philosophique insurmontable.
Le lendemain matin, par une belle et brumeuse matinée au soleil retrouvé, il regagna, toujours un peu groggy, les bancs de la classe prépa. Ce matin là, au programme, DS de physique de
quatre heures. Harold n’a plus la moindre idée de la note qu’il a pu y décrocher, ce dont il se souvient par contre, c’est qu’à partir de ce matin là Amandine, son agréable et odorante copine de
classe, est devenue pour lui totalement transparente. Aussi curieux que cela puisse paraître à un individu libidinalement sain de corps et d‘esprit, il n’avait plus rien à faire du couple en soit
disant formation imminente qu’il avait la chance de constituer avec elle. Couple qui, naturellement vu les circonstances, n’a bien entendu jamais vu le jour ensuite.
Au fil des jours, Harold a progressivement réussi à se reconstruire autour de ce qui s’était produit avec Magalie. Le cours normal des choses imposait qu’il ne la revoie pas avant des années. En
effet, il ne voyait jamais sa marraine, en dehors de très rares rituels familiaux comme celui de ce début juin. Mais, déjà à cette époque, il n’était pas du genre à conjuguer sa vie au passé, pas
du genre à glandouiller le reste de sa vie dans la galerie d’art étriquée où sont exposés ses meilleurs souvenirs. Et puis, Magalie lui manquait, elle lui manquait même terriblement. Il ne savait
donc pas comment il allait faire, mais il était bien décidé à forcer le destin, en saisissant la première occasion venue pour la revoir.
Il apprit à faire connaissance avec ce qui était bel et bien sa plus sérieuse histoire d’amour. Il constata rapidement que rien dans ce qui l’animait vis-à-vis de Magalie n’était, en tous cas à
son point de vue, moralement répréhensible. En particulier, ce qui ne s’est d’ailleurs jamais démenti au cours des mois suivants, son affection pour elle était totalement platonique, sans aucune
arrière pensée ni aucun fantasme un tant soit peu pédophile. Ce qui ne l’empêchait pas en lui-même d’envisager ouvertement la possibilité de faire l’amour avec elle quinze ou vingt ans plus tard,
en dépit du fait qu’il soit avec elle cousin au troisième degré. Pour Harold, cette histoire était en effet si forte qu’elle ne pouvait pas ne pas durer. Il se persuada rapidement qu’il avait
déjà dû au cours de vies antérieures croiser la route de Magalie, et broder avec elle des destins de feu. Sinon, comment expliquer une pareille attirance, en dépit d’une différence d’âge devant
normalement constituer une frontière infranchissable pour ce genre de rapprochements ? Harold se voyait donc promis avec elle à un énigmatique, intense et brillant destin, au cours duquel ils
auraient forcément bien mieux à faire que de s’investir dans ce qui est par excellence le projet lambda pour couples lambda en manque d’inspiration, à savoir faire des gosses.
Ainsi, exit le problème de la consanguinité.
En attendant, restait à adapter ce possible destin d’exception aux quinze ans qui restaient à courir d’ici à la majorité de Magalie.
Vous trouvez peut être que toute cette histoire baigne dans un idéalisme simplet, non ? Harold, tout raide dingue qu’il était de cette gamine, s’est il un tant soit peu posé la question de la
réciproque ? Sa princesse adorée, la belle et délicate Magalie était elle, elle aussi, raide dingue de lui ?
C’est une question qui l’a parfois troublé, mais qu’il prenait en général soin d’éluder, car y réfléchir de trop près lui faisait probablement un peu peur. En effet, s’il était clair que Magalie
l’aimait bien, cela allait il plus loin ? Difficile à dire, allez donc essayer de lire dans les pensées d’une gamine de trois ans… Malgré tout, même si c’est sans grand succès, Harold a quelque
peu essayé de démêler ces questions, en ajoutant à ses lectures ésotériques sur les liens karmiques et autres des lectures d’ouvrages de psychologie enfantine style Françoise
Dolto.
Une quinzaine de jours après le mémorable repas de famille théâtre de son coup de foudre, Harold apprend que sa marraine doit se rendre chez sa grand tante Tania pour lui montrer les photos de
l’évènement. Tania est déjà vieille, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais à l’époque il l’apprécie et va souvent lui rendre visite. C’est qu’il n’a alors pas encore discerné l’égoïsme et les
rancœurs démesurés que cette dernière dissimule sous son vernis de bigote. L’occasion de revoir Magalie est en tous cas trop belle, Harold se fait donc inviter sans difficultés chez Tania,
prétextant un intérêt soudain pour les photos annoncées. L’air malicieux, sa mère, qui a suivi la conversation téléphonique avec la grand tante, lui glisse : « Ce serait pas plutôt pour voir
Magalie que tu y vas ?… ».
Évidemment que c‘est pour elle, patate ! Harold a d’ailleurs le cœur qui bat la chamade à l’idée de revoir sa belle, et leurs retrouvailles, dans un jardinet bien fleuri et ensoleillé, seront
largement à la hauteur de ses espérances. Aucun doute n’est permis, le paradis vient à nouveau de toucher terre. Aucun doute n’est permis, le coup de foudre est confirmé.
Harold peut arborer une inhabituelle satisfaction à l’issue de cette belle journée. En effet, non seulement il a réussi à revoir Magalie en moins de quinze jours, mais il a aussi pu placer
quelques pions dans l’espoir de la revoir plus tard, puisque Tania a accepté de le prévenir chaque fois que sa marraine et sa chère fille passeront la voir.
En un peu moins d’un an, les chemins d’Harold et de Magalie se croiseront en tout et pour tout douze fois. Et, vingt ans plus tard, la vivace mémoire que ce dernier garde encore de chacune de ces
rencontres révèle invariablement l’intensité et la beauté des émotions qu’il a à ces occasions éprouvé.
Au mois d’août, pour la première fois depuis des années il remet les pieds chez sa marraine. C’est aussi à cette époque qu’il passe avec succès l’examen du code de la route. Il y a d’ailleurs à
l’auto école une fille blonde et potelée qui ne le laisse pas indifférent, mais bon, c’est sans plus et il ne cherche rien à obtenir d’elle. Le cœur d’Harold n’est plus à
prendre.
En septembre, cette fois ce sont les parents d‘Harold, chez lesquels, toujours étudiant en prépa, il rentre en général les week-end, qui invitent Magalie, ses frères et leurs géniteurs.
Cette entrevue marquera pour lui le sommet de l’histoire, jamais peut être il ne touchera le Ciel d’aussi près. Il voit d’abord Magalie chez Tania, c’est ensuite qu’elle doit venir chez lui. Il
rentre un peu avant qu’elle n’arrive, la tête tellement dans les nuages qu’à un passage à niveau il redémarre en passant la marche arrière et emboutit la voiture qui suit. Rien de grave
heureusement, l‘affaire restera sans suite, il vaut mieux car ça ne fait que deux jours qu’il a son permis.
Une fois arrivé, quelques minutes d’une fébrile attente s’écoulent, puis on sonne à la porte. Harold se précipite pour ouvrir, et tombe nez à nez avec un énorme bouquet de glaïeuls rouges vif que
lui tend tant bien que mal sa petite princesse. Il est heureux, son bonheur lui mouille les yeux. La soirée s’annonce bénie des dieux, et tiendra toutes ses promesses : Harold et Magalie
fausseront ce soir là souvent compagnie aux autres, coincés les pieds sous la table, pour aller dans les chambres à l’étage jouer ou simplement profiter silencieusement l’un de l’autre. Pour ne
rien gâcher, Magalie est particulièrement et incroyablement belle ce soir, peut être parce qu’elle porte à nouveau sa robe à fleurs bleues du premier jour…
Au cours des mois suivants, le bonheur d’Harold perdurera, tout en s’installant dans une certaine routine. Environ une fois par mois, il se tape le culot de téléphoner à sa marraine pour se faire
inviter chez elle quelques heures. Flirtant avec bonheur et insouciance avec les frontières du nunuche, il arrive en offrant à chaque fois un bouquet de fleurs à sa princesse, avant de passer de
toujours trop courts moments de bonheur éthéré avec elle.
Son histoire avec Magalie semble avoir trouvé son équilibre. Ne reste plus qu’à continuer comme ça jusqu’à ses dix huit ans. Il sera alors temps, pour le couple d’exception qu’il forme avec elle,
de prendre le large pour aller loin de la famille et de toutes ses convenances vivre son destin de feu. Mais, au fait, de quel genre pourrait-il bien être, ce supposé destin hors normes ? Harold
doit bien l’avouer, même si cela lui procure une certaine gène : il n’en a toujours pas la moindre idée…
C’est à cette époque qu’ont commencé à se faire entendre, discrètement d’abord puis de façon de plus en plus insistante ensuite, les signes avant coureurs d’une possible fin prochaine de sa belle
histoire. Enfermé dans son idéalisme simplet, il n’a rien voulu entendre. Pourtant, plusieurs membres de sa famille ont commencé à faire part à Harold du fait que le père de la gamine, qu’il ne
voyait heureusement que très rarement, était en train de devenir horriblement jaloux. Ce dépressif larvé et un brin prétentieux considérait visiblement d’un œil de plus en plus mauvais les
incursions répétées d’un jeune chien fou au sein de son foyer.
C’est le mois de février. Près de neuf mois se sont écoulés depuis la première rencontre entre Harold et Magalie et, pour la première fois, son entrevue avec elle se passe mal. Elle est nerveuse
et apeurée. Elle pleure aussi, souvent. Harold est désappointé, il ne sait que faire pour consoler sa belle. Sur le coup, il ne commence que vaguement à penser au fait que la jalousie du père de
Magalie est en train de faire d’elle la principale victime de toute cette histoire.
Un mois plus tard, il apprend que sa marraine et Magalie doivent à nouveau venir visiter Tania. Cette dernière le dissuade de venir, argumentant au téléphone en des termes vagues que ce n’est pas
une bonne idée. Il s’assoie dessus et y va malgré tout. Arrivé là bas avant Magalie, Tania, ainsi que l’une de ses grand mères, également présente, lui resservent la même rengaine. Il passe à
nouveau outre, et plante les deux mémés pour aller acheter des fleurs à sa princesse, des tulipes, c’est la saison. Au retour de chez le fleuriste, et comme un bien sinistre présage, les sirènes
du village se mettent à hurler. Même si… En fait, Harold n’est plus tout à fait sûr que ce soit vraiment arrivé, cette histoire de sirènes, il se demande s’il n’a pas inventé là un faux souvenir,
histoire d’amplifier l’effet dramatique que cette journée allait avoir sur lui. Toujours est il que, depuis, il a les poils qui se hérissent et des frissons qui le parcourent chaque fois qu’il
entend gueuler des sirènes…
Le silence revenu, il arrive avec son bouquet dans l’impasse qui mène chez Tania. Il se demande bien sur si Magalie est arrivée, mais une certitude efface vite cette question, pourtant si
importante : sa grand-mère est plantée là, au milieu du chemin, et semble l’attendre de pied ferme. Crispée et fébrile, elle n’y va désormais plus par quatre chemins, et le somme de cesser
définitivement de voir Magalie. Elle lui apprend qu‘il est maintenant non seulement dans le collimateur du père de la gamine, mais aussi dans celui du père et du beau père de ce dernier. Harold
comprend que l’heure est grave, que l’animosité à son égard est en train de faire tâche d’huile, qu’elle est en train de réveiller un contentieux récurrent entre deux clans de la famille, depuis
quelques années endormi. Il résiste malgré tout, il bafouille en argumentant que ce procès qu’on lui fait n’est pas justifié, qu’il n’a rien à se reprocher et donc rien à changer à son attitude.
Mais il comprend très vite, même si ce n’est pas quelque chose que sa grand mère lui dira de manière directe, que dans toute cette histoire la première victime est Magalie elle-même. Victime en
premier lieu de la jalousie de son père, mais victime en fait aussi de toute cette histoire d’amour qu’Harold prétend, peut être un peu naïvement depuis des mois, avoir à vivre avec elle. Ayant
compris cela, il baisse rapidement sa garde. La grand-mère constate avec soulagement qu’elle a fait mouche : le pitoyable ennemi public familial numéro un de ce début des années quatre vingt dix
est à terre, vaincu.
Sonné, il rentre dans la maison de Tania. Magalie arrive peu après, mais Harold garde ses distances avec elle et la laisse jouer toute seule par terre. Elle semble un peu perdue, elle doit se
demander pourquoi il ne s’intéresse pas à elle comme d’habitude. Harold est ailleurs, parce qu’il le faut, parce qu’entre lui et Magalie c’est fini. Perdu dans ses pensées, il suit de loin les
mornes conversations d’une famille satisfaite de pouvoir s’y complaire à nouveau, du fait du retour à une situation normale. Puis Magalie s’en va avec sa mère, et il comprend qu’il ne la reverra
sans doute pas avant des années. Harold est out, abattu par l’effondrement soudain du conte de fées qu’il s’était bâti. Pourtant, dès cet instant, une petite voix au fond de lui commence
à résister. Refusant la capitulation, elle se met à tourner, tourner et tourner encore dans sa tête : « Magalie, je t’aime, et quand tu sera grande, je reviendrai… »
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