En rentrant ce soir là, Harold se souvient s’être confié à sa sœur aînée, qui était là et de laquelle il était
très proche à l’époque. Puis, les mois et même les deux ou trois ans qui ont suivi n’ont été pour lui qu’une longue déprime larvée. Comparé à son niveau sur les bancs de la prépa, il planta
sérieusement ses concours d’entrée dans les grandes écoles. C’était quelques mois après la perte de Magalie, une époque où il se prit un râteau en essayant de draguer Caroline, une copine de
classe chrétienne fondamentaliste. Il s’était lancé à sa conquête après avoir l’avoir croisée dans un rêve particulièrement intense et délicatement érotique. Elle l’envoya bouler sans ménagement,
non sans lui asséner au passage quelques conseils de bonne morale et de développement personnel. La leçon était simple et concise : il devait lire Le livre du bonheur, de Marcelle
Auclair, et surtout, surtout, lui foutre la paix. Maudite soit-elle ! Aimant à ses heures jouer avec les mots, il tenta une rime débile pour noyer son chagrin. Ce ne fut pas franchement un
succès, même s’il sourit encore aujourd’hui à l’évocation de sa trouvaille. Caroline, tête de pine !
Au crépuscule de cette année là, il termina le repli sur lui-même qu’il avait entamé quelques mois plus tôt, en devant bien malgré lui faire son deuil de Magalie. Il essaya de ne plus penser à
l’amour ni aux filles. Mais il n’y est jamais vraiment arrivé, même en s’abrutissant pendant des mois plusieurs heures par jour avec son dessin animé préféré, les mystérieuses cités
d’or.
Harold commença à émerger de ce marasme deux ans plus tard. Il voyagea, découvrit en live le fabuleux spectacle d’une éruption volcanique, puis il se lança à corps perdu dans le
christianisme évangélique, fasciné par les phénomènes soit disant surnaturels qui survenaient en son sein.
Mais il ne trouva là dedans que de l’esbroufe, et surtout un univers moral de merde pitoyablement étriqué auquel il finit par développer une allergie violente. Le christianisme fondamentaliste,
qui l’avait déjà gratifié deux ans auparavant d’une pétasse de sa fabrication, est une bien hallucinante école de vie. Le sexe n’y est autorisé qu’au cours des trop courtes périodes que comporte
un mariage dont le but premier et ultime est d’alourdir, autant que faire se peut, le fardeau de parasites humains que porte la planète Terre. Pour le reste, il y souffre d’une proscription
absolue : interdit avant le mariage, interdit même simplement en pensée ou en images, interdit même dans le cadre de palpations solitaires. Le non respect de ce code éthique entraîne pour sa part
et systématiquement la peine capitale, régulièrement vociférée par des pasteurs endiablés : Dieu t’aime d’un amour tellement immense qu’il va t’envoyer griller en enfer pour
l’éternité.
Si tu ressembles à ça, connard, mieux vaut que tu n’existes pas…
Après avoir pendant plus d’un an confessé sans succès les inextinguibles pulsions sexuelles qui le poussaient à reluquer les filles croisées en ville, ainsi qu’à de diaboliques branlettes, Harold
finit par se résoudre à quitter ce cloaque évangélique et sa spiritualité de primates. Il oublie rapidement sa condamnation implicite aux flammes éternelles de l’enfer pour ressasser à nouveau
son célibat depuis trop longtemps imposé. Il finit ainsi par sombrer dans une sévère dépression avec troubles obsessionnels compulsifs. Il croit toujours avoir oublié d‘éteindre la lumière, avoir
oublié d’arrêter le gaz. Il a peur que ça prenne feu dans son dos, peur de cramer les voisins, peur de se retrouver en prison.
Il s’en sortira avec un bon psy, les médocs d’usage et surtout l’image de Sibille, une blondinette pulpeuse et rigolote, qu’il côtoiera pendant les mémorables jours de bringues alcoolisées qui
marqueront pour lui le passage à une nouvelle année. En ces nuits glaciales et neigeuses, si son regard s’est délecté des déhanchements de la belle au son de la Macarena, sa prostate est
une fois de plus restée pleine. Les lèvres de Sibille, si généreuses à son égard en anecdotes croustillantes ou salaces, ne semblaient pas disposées à lui dispenser de plus agréables
gratifications.
Mais il l’avait suffisamment vue se trémousser pour que le déclic ait lieu. Il était bien décidé cette fois ci à trucider une bonne fois pour toutes sa solitude : c’est ainsi qu’en passant une
annonce dans le journal du coin il rencontra celle qui est plus tard devenue sa femme. Il la choisit parmi plusieurs autres. Elle le choisit faute de mieux, poussée par sa mère à effacer le plus
médiocre que lui qui l’avait précédé. Petite rousse jolie et pulpeuse, il ignorait alors l’incroyable passivité dont elle serait plus tard capable de faire preuve. A l’époque, cette fille faisait
montre d’une envie de sexe d’un niveau raisonnable et, à presque vingt sept ans, la bite d’Harold put enfin découvrir les délices que peut provoquer son insertion entre des lèvres humides, en
dépit d’une pose d’une quinzaine de jours destinée à faire la peau à son phimosis.
La période de psychothérapie ayant précédé sa défloraison se fit en compagnie d’un psy un brin efféminé, mais très compétant. Bien entendu, Harold lui parla de Magalie, qu’il n’avait toujours pas
revue depuis sept ans.
Il savait qu’à l’époque elle devait avoir dix ou onze ans et, les années passant, la petite sirène du Quand tu sera grande, je reviendrai commençait à devenir plus insistante, en dépit
de l‘ajout d’éléments extérieurs successifs, comme le récent et excitant souvenir de Sibille. Profitant de l’état dépressif d‘Harold, cette petite voix commençait même à devenir envahissante. Il
était donc temps pour lui d’essayer de démonter les rouages de cette histoire et, comme il avait un bon psy sous la main, c’était le moment ou jamais.
Il avait trouvé depuis assez longtemps déjà une possible explication à cette histoire, autre que celle mettant en scène d’hypothétiques liens karmiques. Mais cette explication n’a pas franchement
convaincu le psychiatre, lequel avait bien plus percutant à proposer. Mais revenons pour commencer aux tentatives d’explications d’Harold. Voilà, à la lecture de son histoire familiale, il
s’était demandé s’il était possible que, tout comme certains souvenirs hantent des maisons, des histoires d’amour contrariées puissent hanter certaines familles de génération en
génération.
Peu de temps après sa naissance, et peu après avoir été intronisés dans ces rôles, le parrain et la marraine d’Harold avaient eu une aventure au grand dam de toute la famille de cette dernière.
Le temps passant, les tensions familiales s’étaient accentuées, en particulier avec le père de la fille, et leur liaison avait pris fin, pour des raisons dont Harold ignore le détail exact. Il
pense toutefois que la personnalité de sa marraine, qu’il considère comme une arriviste de bas étage, incapable de supporter bien longtemps un vent défavorable sans retourner sa veste, n’est pas
pour rien dans la fin de cette histoire. Elle avait dû trouver au départ marrant de faire chier son père en ayant une aventure avec un mec limite bad boy, qui débarquait sur sa grosse
moto une ou deux fois par mois du chantier naval ou il travaillait pour venir la voir. Mais, à la longue, elle avait dû finir par en avoir marre de contrarier papa avec un mec courant d’air.
C’est tellement plus simple d’épouser un beauf du coin, à la situation professionnelle prometteuse, et de se faire faire des gosses…
Son parrain n’ayant lui jamais eu d’enfants, Harold a souvent eu l’impression, en raison aussi de similitudes de caractère, d’être son héritier, le fils qu’il n’a jamais eu. Le fils ’spirituel’
de l’un et la fille légitime de l’autre auraient-ils alors hérité des sentiments que nourrissaient leurs ’parents’ respectifs vingt ans auparavant ? Une histoire d’héritage sentimental
serait-elle l’explication à l’incongru coup de foudre d’Harold pour Magalie ?
Original non, comme tentative d’explication ? Mais venons en maintenant au bien plus percutant proposé par le psy d’Harold. Selon lui, pas besoin de naviguer aux frontières du surnaturel pour
trouver une explication à cette histoire d’amour avec Magalie. Non, il s’agit en fait tout simplement des conséquences d’un tour de passe passe orchestré par l’inconscient d‘Harold. Il s’agit
tout simplement de ce qu’en jargon psy on appelle une réactivation de la période de latence.
A certaines époques de notre vie, la sexualité nous fait peur, alors nous la refoulons, nous essayons de ne plus y penser, quitte à inventer n’importe quoi pour y parvenir. Dans l’enfance, il est
normal, entre sept et dix ans, de passer par cette phase : après la fausse innocence sexuelle de la petite enfance, et avant les bouleversements de l’adolescence, l’enfant met sa sexualité en
veilleuse pendant quelques temps. C’est concomitant avec ce que l’on appelle l’âge de raison, et ça s’appelle la période de latence.
Jusque là, rien de pathologique. Là où ça peut coincer, c’est quand ça recommence à l’âge adulte : face à des difficultés sexuelles, l’esprit de certains n’hésite pas à monter de toutes pièces un
grand tralala platonique, afin de leur permettre d’éviter une confrontation douloureuse avec la sexualité.
Harold a ainsi connu une fille qui alignait les râteaux avec les mecs, qui décidément ne voulaient pas d’elle. Un jour, elle s’est entichée d’un homosexuel, qui lui non plus n’en voulait pas. Peu
de temps après, le mec est mort du sida et, une fois mort, il est devenu facile de lui prêter n’importe quelles intentions. La fille a sauté sur l’occasion pour s’auto proclamer veuve éplorée,
victime collatérale d’une horrible maladie, requalifiée entre temps de cancer, l’ayant empêchée de se marier avec l’homme de ses rêves. La plaisanterie a ainsi duré environ cinq ans, avec bien
sûr la bénédiction de la famille du gars, cette veuve de pacotille leur permettant de cacher aisément les peu avouables penchants sexuels de leur défunt fils, ainsi que les tout aussi peu
avouables causes réelles de sa mort. Bref, que du vent, une histoire montée de toutes pièces, mais la fille y croyait parce qu’elle voulait absolument y croire, et ainsi éviter, de manière
certaine, de voir se reproduire les souffrances et les humiliations qu’elle avait dû subir à chaque fois que des mecs l’avaient jetée.
Mais ça se soigne, heureusement : le vagin de la fille a fini par reprendre une activité normale. Des bites y sont entrées, des moutards en sont sortis. Béni soit le cycle éternel de la
vie.
Harold est maintenant prêt à faire une douloureuse relecture de son cas, du cas Magalie. Il opère un petit retour vers un passé depuis lequel peu de choses ont vraiment changé, en fait. A dix
huit ans, il n’est pas très à l’aise avec les filles. Il ne s’y intéresse de près que depuis environ un an, et a déjà essuyé un revers, sans avoir eu la possibilité de conclure quoi que ce soit
sexuellement parlant. Son sexe d’ailleurs lui pose souci car, même s’il n’est pas un spécialiste de ce genre de littérature, il a parfois croisé quelques bites décalottées au détour d’un magazine
porno, et il sait donc très bien qu’à son niveau il y a un couac, puisque la peau du saucisson ne veut pas s’enlever. Pour ne rien arranger, voilà maintenant Amandine qui s’en mêle, sur les bancs
de la classe prépa cette petite nana pas mal foutue commence à méchamment lui chatouiller les hormones avec son odeur musquée. Harold a très envie d’elle, seulement voilà, comment oser, il a peur
de se ramasser comme six mois auparavant, il sait en plus qu’il est timide et pas très bien foutu, et pour couronner le tout il sait que sa bite est piégée. Mais alors, que faire de cette fille,
qui l’excite mais en même temps le torture ? S’il n’en sait rien, son inconscient a lui déjà opté pour le no sex, le retour à la tranquillité par la négation de sa sexualité, la
réactivation de la période de latence. Il ne reste plus qu’à monter un bateau, une histoire bidon et platonique pour détourner Harold de sa bite. C’est là que se présente un repas de famille à la
con, où une petite fille va faire les frais d’un inconscient torturé.
Le voilà, le fin mot de l’histoire. Adieu veaux, vaches, cochons, liens karmiques, destins de feu… Harold n’a jamais aimé Magalie, il a juste fui Amandine.
Mais son psy l’avait prévenu, les fantasmes ont la vie dure, et leur donner une explication n’y change rien, seule une confrontation directe avec une réalité les contredisant est capable de les
faire taire, au moins pendant un temps. La psychothérapie d’Harold finie, la petite musique du Quand tu sera grande, je reviendrai, bien qu’affaiblie, était toujours
là.
Il connaissait malgré tout maintenant le moyen de, peut être, la faire taire pour de bon. Il lui fallait revoir Magalie. De cette confrontation avec la réalité ressortirait, probablement, le
caractère illusoire de l’histoire qu’il pensait avoir eu avec elle.
Le contexte familial autour de cette affaire étant délicat, Harold a pourtant préféré ne pas chercher à provoquer ces retrouvailles. Il faut dire que la petite musique était redevenue dans sa
tête tout à fait supportable. Un fantasme discret est d’ailleurs plus une bonne compagnie qu’un poids, y penser de temps en temps procure une délicate et agréable excitation, qui permet d’égayer
un quotidien parfois bien terne.
Mais, un an plus tard, alors qu’il fait déjà vie commune avec sa future femme, la nouvelle tombe. Harold est invité au vin d’honneur d’un mariage dans la famille de sa marraine. Voilà, ça y est,
il va peut être enfin pouvoir revoir Magalie…
L’approche de cet évènement le fait gamberger sec. Le jour J venu, il s’offre un bon pic d’adrénaline… qui retombe bien vite quand, se retrouvant face à une pré adolescente aussi vide d’intérêt
que toutes ses semblables, il se rend compte que son psy avait raison, que cette fille n’est rien pour lui, qu’il n’a fait neuf ans plus tôt que magistralement se monter la
tête.
Un an plus tard, il la revoit à nouveau pour les quatre vingt dix ans de Tania. Le constat est identique, implacable.
Depuis, cela fait maintenant presque dix ans qu’Harold n’a plus revu Magalie. Faute de confrontations avec la cruelle réalité, le fantasme en a profité pour renaître de ses cendres, depuis
quelques années la petite musique du Quand tu sera grande… est à nouveau là. Elle ne le dérange pas, encore une fois, un fantasme peut être un sympathique compagnon face à la morosité
envahissante du quotidien. Une morosité d’ailleurs devenue telle que le fantasme Magalie, bien qu’il soit désormais ouvertement sexualisé par Harold compte tenu des vingt deux ans que cette fille
doit avoir aujourd’hui, n’y suffit plus. Il lui a donc fallu faire appel, pour égayer sa grisaille, à toute une flopée de nanas croisées pour un jour ou pour toujours sur internet, puis à une
pseudo recherche spirituelle qui l’a fait atterrir dans les bras d’une vieille de soixante treize ans…
Si les sujets évoqués ici vous touchent d’une manière ou d’une autre, n’hésitez pas à déposer un lien ou un commentaire, ou alors écrivez moi :
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